Le Pire Business du Monde

Ceci est un (très) bref extrait de l’Aparté numéro 17, Spécial Industrie Automobile. Les analyses complètes de General Motors, de Volkswagen et de Fiat-Chrysler (cette dernière traite également du récent spin-off de Ferrari) sont publiées dans le Club.

Industrie Notoirement Périlleuse

Serge, peux-tu nous expliquer succinctement et efficacement pourquoi l’automobile est sans doute le pire business du monde ?

Serge : Ce n’est peut-être pas le pire, mais c’est clairement très mauvais. Raisonnons en entrepreneur : pour construire des voitures, il te faut des usines et de la machinerie sophistiquée, et bien sûr tout cela coûte très cher. Ensuite, tu dois gérer des stocks colossaux et, au niveau des ventes, tu n’as aucun pricing power. A moins d’être Porsche, les prix sont plus ou moins alignés entre constructeurs.

Jusque-là c’est très clair.

Quand la demande croît, les constructeurs augmentent leurs capacités de production. Une fois ces dernières en place, il faut les maintenir, et ça aussi ça coûte beaucoup d’argent. C’est une sorte de spirale infernale du réinvestissement : plus tu grandis, plus ça coûte cher… Sans parler des sommes énormes qu’il faut consacrer à la R&D. Et tout cela, juste pour rester en phase avec la demande.

Le problème, c’est quand la demande ralentit ou se grippe.

Voilà. Le marché automobile est naturellement très cyclique, parfaitement calqué sur les différentes phases de croissance et de récession. Quand tu as atteint ton empreinte maximale et que ta structure de coûts est énorme, un ralentissement de la demande te met dedans jusqu’au cou.

Et même six pieds sous terre, puisque généralement tu t’es endetté comme un fou pour financer ton expansion.

Il y avait des centaines de constructeurs aux Etats-Unis durant la première moitié du vingtième siècle, et il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui… Tu devines la raison ?

[…]

Colosse Aux Pieds D’Argile

Un empire [General Motors] avec d’énormes parts de marché et un portefeuille de marques très hétérogène.

Diversifié partout, concentré nulle part.

On connaît la rengaine.

Au fur et à mesure qu’ils grandissaient, ils accumulaient des montagnes de frais de personnel et de dettes financières car, comme tu le sais, l’industrie automobile est extrêmement capitalistique. GM sortait des profits comptables mais jamais de profits cash : il fallait s’endetter pour survivre, pour maintenir le paquebot à flot.

Rappelle-nous comment on peut sortir un profit comptable sans pour autant faire de profit cash ?

Il suffit que le montant des investissements dans l’outil de production dépasse le montant des amortissements. C’était le cas chez GM, comme chez à peu près tous les autres constructeurs automobiles en Amérique du Nord et en Europe.

Bien sûr, c’est évident. Et avec le décodeur ?

Avec le décodeur : il faut réinvestir tout ton cash pour maintenir ton appareil de production, et l’adapter à ton rythme de croissance. Si bien qu’à la fin, il ne te reste plus rien sur la table, même si officiellement tu déclares un profit comptable. La cerise sur le gâteau, c’est que cela ne suffit souvent pas, et qu’il faut compléter en s’endettant.

Ce que GM ne s’est pas retenu de faire.

Ils s’en sont donnés à cœur joie. Et comme ils payaient bien leurs employés, en plus de supporter un plan de retraites absolument colossal, ce qui devait arriver arriva : avec la crise, le marché automobile s’est paralysé. General Motors a subi d’énormes pertes cash sur l’exercice, et n’a d’un seul coup plus pu faire face à ses obligations.

Comment fait-on banqueroute ?

Graduellement, puis soudainement.

Tu me voles même mes effets de style maintenant ?

Non seulement la consommation était à l’arrêt, mais il y avait en plus une sévère crise de liquidités.  Les créanciers se trouvaient eux-mêmes en situation de stress maximal, et personne n’était disposé à refinancer la dette de GM.

Bref, une faillite parfaite.

Les actionnaires ont tout perdu. De leur côté, les créanciers seniors s’en sont plutôt bien sortis…

Beaucoup d’investisseurs s’imaginaient sans doute General Motors trop stratégique pour disparaître…

C’est en effet ce que tout le monde s’est dit pendant vingt ans, car bien sûr les problèmes ne datent pas d’hier. Mais quand les caisses sont à sec, stratégique ou non, c’est la fin du film.

[…]

Automobile : Profits Vampirisés

Veux-tu bien nous expliquer comment fait un business pour rester en activité et malgré tout ruiner ses actionnaires ?

Une entreprise peut être sauvée par l’Etat, comme ce fut le cas de GM ou d’AIG aux Etats-Unis, ou de Peugeot en France. Comment se passe le sauvetage ? Par une injection massive de capital pour renflouer la boutique. Comment ce capital est-il injecté ? En émettant de nouvelles actions, donc en diluant les actionnaires existants.

Le business existe toujours, mais la mise de l’actionnaire se retrouve divisée par dix.

Si l’Etat prend 92% du capital, comme le gouvernement fédéral l’a fait avec General Motors en 2008, il ne reste que 8% aux actionnaires historiques : leur mise est divisée par plus de dix !

C’est la ruine.

Oui, sauf si le business en question parvient à rapidement faire un fois treize sur ce qui reste. Autant dire que cela s’annonce compliqué…

Donc un business peut rester en activité et pourtant te ruiner plusieurs fois ?

Oui, à chaque refinancement par émission d’actions. Qu’un business existe ne signifie pas qu’il soit capable de faire du profit, ou s’il en fait de le distribuer à ses actionnaires.

Parce qu’il doit tout réinvestir pour maintenir à jour son appareil de production, ou financer sa croissance ?

Tu comprends toujours tout aussi vite ?

Je sacrifie mon ego à la pédagogie.

Ce que tu viens de décrire est symptomatique de l’industrie automobile. Il y a quand même eu quelques exceptions, comme Volkswagen ou Toyota.

Quoique, c’est au tour de Volkswagen de se faire scalper. Ils pourraient bien avoir besoin de faire appel à l’Etat eux aussi…

Il y a un cadavre dans le placard, c’est certain, mais on ne sait pas encore de combien.

On y reviendra.

Je disais donc, concernant GM, après des années de laxisme et de croissance non rentable […]

Pardon de t’interrompre : qu’appelles-tu de la croissance non-rentable ?

Sur la durée, si les coûts dépassent les revenus, mieux vaut ne pas faire pas de croissance… A quoi bon faire plus de chiffre d’affaires si on fait moins de profit, voire des pertes répétées ?

[…]

P.S. : ce texte, comme tous nos contenus, n’est pas un conseil. C’est uniquement une opinion qui n’engage que son auteur, et rien de plus. Il est rappelé qu’investir en bourse comporte un risque de perte de capital.

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